"On a pu écouter les enregistrements de la boîte noire", souffle Henri. "Christian savait qu’il n’y avait plus rien à faire. On l’entend dire à son copilote que c’est fini, puis plus rien. L’avion était en fumée."
25 ans après le crash du Concorde, les confidences du dernier commandant de bord.

25 ans après l’accident de l’avion mythique à Paris qui a ébranlé le monde entier, son dernier commandant de bord francophone, Henri-Gilles Fournier, livre des anecdotes de cockpit inédites.
25 juillet 2000. Début d’après-midi. L’horloge s’arrête de tourner dans le monde, tandis que l’avion supersonique effectuant le vol AF4590, considéré comme l’un des plus sûrs de sa génération, s’écrase violemment quelques minutes après avoir décollé de l’aéroport Paris Charles de Gaulle.
L’accident n’a laissé aucun survivant, entraînant la mort des 109 passagers, quatre membres de l’équipage et de quatre personnes au sol. Tandis que la nouvelle se propage petit à petit et fait la Une de tous les journaux aux quatre coins de la planète, la catastrophe marque le début du déclin sans appel d’un avion que beaucoup considèrent encore comme le plus bel appareil aéronautique de tous les temps.
"Mes proches ont cru que c’était moi qui avais perdu la vie"
Lorsque je demande à mon père où il était quand l’événement se produit, sa réponse me laisse béate à chaque fois.
“J’ai laissé ta mère à New York, enceinte de toi, le temps d’une journée. Je partais pour faire un aller-retour à Paris, on avait organisé une liaison spéciale, ce n’était pas un vol commercial prévu. Lorsque l’accident s’est produit, j’étais en vol, à une heure seulement de Paris. Mes proches ont cru que c’était moi qui avais perdu la vie. Il y avait une chance sur deux que ce soit moi, ils ne savaient rien.
Ta mère a appris l’accident en regardant les informations aux États-Unis. Elle pensait m’avoir perdu. Je n’ai pu la contacter qu’après avoir atterri. Tes sœurs étaient paniquées. Elles se sont rendues à Charles de Gaulle dès qu’elles ont appris la nouvelle."
Heureusement, me dit-il toujours en souriant, tout allait pour nous. Je pousse ma question : sais-tu ce qu’il s’est passé ? Connaissais-tu l’équipage qui a disparu ? Il n’aime pas en parler.
"Christian Marty, le pilote du crash, je le connaissais comme un bon collègue de travail. Mais l’aventure Concorde, c’était une grande famille et ça nous a tous horrifiés. J’ai appris la nouvelle en premier, j’ai dû en informer mon équipage. C’était terrible. Des cris, des larmes, de la stupeur. Un des stewards a fait une crise nerveuse, c’était le chaos. On a eu un suivi psychologique après ça."
Les années n’atténuent rien au choc
Lors du décollage, le Concorde a roulé sur un bout de titane qui n’aurait jamais dû se retrouver sur la piste. À la vitesse à laquelle il allait pour s’envoler et franchir le mur du son, le choc a fait exploser les roues. Les fragments des trains ont atteint le moteur en quelques secondes, y mettant feu. En l’espace de peu de temps, dans son élan, l’avion s’est retourné et s’est lourdement écrasé sur le dos.
"On a pu écouter les enregistrements de la boîte noire", souffle Henri. "Christian savait qu’il n’y avait plus rien à faire. On l’entend dire à son copilote que c’est fini, puis plus rien. L’avion était en fumée." Les années n’ont en rien atténué le choc que ça a été pour mon père. Chaque fois qu’il évoque ce souvenir, les émotions lui nouent la gorge, la mienne avec.
L’accident mit fin en bonne et due forme à l’exploitation commerciale du Concorde. Le lendemain de la catastrophe, Air France cessa les vols Concorde. La compagnie britannique British Airways a suivi le pas le 15 août 2000, trois semaines plus tard. Les tout derniers vols commerciaux se firent jusqu’en octobre 2003, avant l’immobilisation de tous les appareils.
Était-ce vraiment hors du temps ? Je pose souvent cette question à mon père. Outre ses prouesses techniques, le Concorde représentait une manière de voyager, un univers à part pour une clientèle très aisée.
"C’est simple, je vais te raconter un tour du monde, tu vas comprendre !", me répond-il. En 27 ans d’exploitation, Concorde Air France a effectué 34 tours du monde. "Affrété par un tour operator américain, j’ai fait un tour du monde du 14 septembre au 9 octobre 1998. Il y avait 100 passagers américains à bord, et le billet coûtait 60 000 euros ! On a fait de New York à Las Vegas, puis Las Vegas à Hawaï, on est ensuite allé en Nouvelle-Zélande, à Tahiti, à Sydney, en Chine, à New Delhi, à Nairobi et à Paris avant de rentrer à New York. La boucle est bouclée !"
Plus de dix destinations en moins d’un mois. Les sorties organisées par l’agence de voyages étaient toutes plus somptueuses les unes que les autres. Les passagers étaient amenés à visiter des parcs, des réserves, des musées avec des tours privés. Lors de cette boucle, l’atterrissage leur a été interdit de manière imprévue en Chine : ils ont dû dérouter vers un autre aéroport au sud de Pékin et improviser une escale pour ces riches vacanciers. Plusieurs fois, mon père a transporté des personnalités.
Le dernier vol
"Mon dernier vol…". Henri est ému à chaque fois que je lui pose la question. Je ne me lasse pas de l’entendre me raconter comment, après 36 ans de carrière en aviation civile, dont 7 ans comme commandant de bord Concorde, il a entrepris de ramener à Toulouse le dernier oiseau blanc français. Comment, après tant de souvenirs, il a décidé de prendre sa retraite en même temps que l’avion mythique ? Si le Concorde ne volait plus, Henri-Gilles Fournier ne volerait plus non plus.
"Ce vol-là fut particulier à bien des égards !" se remémore-t-il. Après avoir vérifié le dossier de vol, comme pour chaque voyage, Henri a rencontré des invités de marque, comme André Turcat, qui a fait partie du tout premier équipage Concorde. Au moment d’arriver dans le cockpit, c’est la frénésie. Tout le monde se presse pour rester un peu debout dans la cabine étroite, profitant des derniers instants du Concorde.
"On s’est dirigé vers la piste de décollage de CDG, en suivant un chemin particulier pour passer devant le siège Air France. Une foule nous attendait, agitant des mouchoirs. Mon équipage et moi regardons, émus, des milliers de personnes venues saluer une dernière fois l’oiseau blanc. Certains “Concorde lovers”, comme on les appelait, avait fabriqué une banderole Concorde on t’aime."
"Le dernier vol s’est déroulé sans embûches. Je me souviens, nous nous sommes vraiment appliqués pour l’atterrissage ! Tout comme moi, ce serait aussi le dernier atterrissage Concorde d’André Turcat et nous voulions être doux. La tour de contrôle de l’aéroport de Toulouse nous a à son tour demandé de suivre un trajet particulier pour saluer la foule immense venue à notre rencontre. Il faut maintenant s’arrêter. Au moment où nous éteignons les quatre réacteurs, l’émotion qui relie les membres de l’équipage est saisissante. Mais nous devions rester de plomb, nous allions rencontrer du monde !"
Encore possible de voir des Concordes
Je ne l’interromps pas. Sans avoir vécu toute cette histoire, elle me touche particulièrement. Mon père a plusieurs fois tenté d’écrire un livre sur cette folle aventure du Concorde, sans succès pour l’instant. Je vous partage un des passages qu’il a écrits de sa main en attendant, car seul lui a su trouver les bons mots pour décrire la fin d’une épopée :
"Adieu les magnifiques vols dans la stratosphère, les tours du monde, les vols spéciaux… adieu l’aventure supersonique. Avant de descendre, je caresse une dernière fois son fuselage encore empreint de la chaleur rémanente et je vais ensuite prendre place sous le hangar EADS pour écouter les discours de nos directeurs, dirigeants et politiques.
J’avoue ne pas avoir été très attentif, car, par-dessus leur épaule, j’apercevais celui avec qui je venais de partager 7 ans de ma vie.
Adieu Concorde…"
L’aventure du supersonique n’a jamais été entreprise par d’autres constructeurs encore. La compagnie américaine United a signé un accord avec Boom Supersonic pour obtenir 35 appareils d’un modèle aux allures d’une Concorde moderne avec ses ailes delta. Le modèle “Overture” devrait transporter des passagers d’ici 2029 selon le constructeur, et volerait grâce au carburant durable. Pas aussi rapide que son prédécesseur, il prévoit tout de même de rallier New York à Francfort en 4 h 15 au lieu d’environ 7 h 05 pour les voyages usuels.
Il est possible de visiter le Concorde a plusieurs endroits dans le monde, notamment à New York, au Bourget et à Toulouse, au musée Aéroscopia. Même au sol, il continue de faire rêver.
Quant à Henri-Gilles Fournier, il n’a finalement pas abandonné le ciel et continue de voler paisiblement dans son coin natal du sud de la France, où il apprend aux apprentis pilotes l’art de dompter le vent.
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