Incendies et bombardiers d’eau : le match entre deux avions toulousainsMathieu Simonnet
Transformer un avion régional ATR 72 en bombardier d’eau, c’est l’objectif que se sont fixé deux sociétés à Toulouse pour renforcer la lutte contre les incendies de forêt. Tout feu tout flamme, elles nous ont présenté leurs projets.
Plus aucun avionneur ne fabrique aujourd’hui de bombardiers d’eau dans le monde. Face à une recrudescence des feux de forêt et à une flotte en service vieillissante, de plus en plus coûteuse et compliquée à maintenir en vol, deux sociétés toulousaines ont décidé de se jeter à l’eau. D’un côté, la start-up Positive Aviation, installée dans les anciens locaux d’Universal Hydrogen à Blagnac, travaille sur un avion amphibie bombardier d’eau, le FF72. De l’autre, l’entreprise Kepplair collabore avec Aerotec, une filiale d’Expleo spécialisée dans les modifications d’avions et basée à Toulouse, sur un appareil de lutte contre les incendies et transformable en avion-cargo, le Kepplair 72.
Pour gagner du temps et de l’argent, les deux sociétés ont fait le choix de prendre pour base un avion commercial existant, l’ATR 72, et de le convertir en bombardier d’eau. Mais les projets sont bien différents.
Le FF72 sera un avion amphibie bombardier d’eau construit sur la base d’un ATR 72. Positive AviationUn ATR 72 en version amphibieLe projet de Positive Aviation est sans aucun doute le plus ambitieux. Il consiste en effet à transformer un avion régional en avion amphibie bombardier d’eau. L’appareil aura une capacité de largage de 8 000 litres, soit 2 000 de plus que celle d’un Canadair CL-415. Pour cela, l’appareil sera doté de deux flotteurs, eux-mêmes équipés de trains d’atterrissage et d’écopes. Le FF72 aura ainsi la capacité de décoller et d’atterrir d’un aéroport et de remplir ses réservoirs en passant sur un lac ou la mer.
Le FF72 transformé par Positive Aviation n’aura besoin que de 12 secondes pour écoper 8 000 litres d’eau. Positive AviationLaurent Schmitt, le président de Positive Aviation, mesure l’ampleur de la tâche. Cet ancien ingénieur en chef de l’A330neo s’est entouré d’une vingtaine de spécialistes et de plusieurs partenaires*. Les défis à relever pour arriver à un avion amphibie sont nombreux mais le choix est assumé. "Lorsqu’un feu est établi, il faut larguer au moins six tonnes d’eau à raison de vingt fois par heure", explique le chef d’entreprise. "La seule façon d’avoir cette efficacité, c’est d’avoir des avions à rotation courte, capables d’écoper sur des plans d’eau et d’effectuer entre 5 et 10 largages par heure. Avec un avion classique, obligé de venir se recharger sur un aéroport, on est généralement sur un largage par heure."
Créée en mars 2024, la société Positive Aviation compte une vingtaine de salariés. DDM - MSSi aucune vague ne vient faire capoter le projet, un démonstrateur réalisera son premier vol d’essai l’été prochain depuis Toulouse, et enchaînera avec des tests sur l’eau près de Marseille puis à Biscarrosse. L’entrée en service de l’avion amphibie est annoncée pour fin 2028. Positive Aviation a déjà reçu dix commandes fermes de Bridger Aerospace, une société privée américaine de lutte anti-incendie avec qui elle a noué une collaboration.
La conversion d’un ATR en version amphibie bombardier d’eau sera effectuée à Toulouse, prendra quatre mois, et coûtera autour de 20 M€. Les finitions et la livraison seront, elles, effectuées depuis les États-Unis. Positive Aviation évalue les besoins du marché à 400 appareils… 250 pour remplacer les appareils existants et 150 pour répondre aux besoins de nouveaux clients. À l’horizon 2030, elle prévoit de livrer douze exemplaires chaque année.
Un avion multirôleLa société Kepplair n’a, elle, pas fait le choix d’un avion amphibie. Son Kepplair 72 devra se ravitailler en eau ou retardant sur un "pélicandrome", comme les actuels Dash-8 de la Sécurité civile. Doté de deux réservoirs, il pourra stocker et larguer via ses trappes quelque 7 500 litres.
Le Kepplair 72 sera capable de larguer 7 500 litres d’eau en 1,5 seconde. Kepplair EvolutionLa transformation des appareils a été confiée à la société Aerotec. Elle coûtera entre 9 et 12 M€ par appareil. L’objectif est d’arriver à mettre sur le marché cet ATR en version bombardier d’eau dans un délai très court. "L’idée, c’est de sortir un avion pour la saison feux de 2027 de manière à renouveler la flotte actuelle au plus vite", confirme Pierre Da Costa, le responsable du département bombardier d’eau chez Aerotec. Une vingtaine de personnes travaillent sur ce projet. Les modifications structurelles sur un ATR 72 d’occasion doivent débuter à la fin de l’été 2026 près de l’aéroport Toulouse-Blagnac. Le premier vol d’essai est annoncé avant la fin de l’année prochaine.
Le bombardier d’eau Kepplair 72 devra se ravitailler en eau ou en retardant sur un pélicandrome. Kepplair EvolutionMais le bombardier d’eau de Kepplair n’aura pas comme unique mission la lutte contre les feux de forêt. La société entend en effet en faire un avion multirôle. "C’est un avion qui va pouvoir être utilisé en tant qu’avion-cargo, pour transporter du fret, mais aussi pour de l’évacuation sanitaire, ou du transport de troupes", explique Pierre Da Costa, "il suffira d’enlever les réservoirs." Si le Kepplair 72 n’a, pour l’instant, pas encore enregistré de commandes fermes, il a récemment reçu le soutien de la Direction générale de la Sécurité civile française. À pleine cadence, à l’horizon 2029, Aerotec prévoit d’avoir deux lignes de transformation à Toulouse et de livrer six bombardiers d’eau par an.
Un Airbus A319 converti en bombardier lourd
L’A319 converti en bombardier d’eau doit être opérationnel d’ici deux ans. Kepplair EvolutionEn parallèle, Aerotec travaille sur un second programme pour un client américain, Neptune Aviation. Il vise à convertir, d’ici mi-2027, un Airbus A319 en bombardier lourd pour des largages de retardant. L’appareil disposera de réservoirs d’une capacité de 17 000 litres. La compagnie de lutte contre les incendies basée dans le Montana souhaite en acquérir entre dix et quinze exemplaires.