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| Amiral de l'Air |
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Inscription: Mer 03 Juin 2009 14:15 Localisation: Près de Morlaix-Ploujean (LFRU)
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Photos personnelles:











Par François Negroni:
"Il y a 57 ans jour pour jour, le 2 mars 1969, André Turcat poussait les manettes du Concorde 001 à Toulouse-Blagnac pour un premier vol de 29 minutes qui allait marquer l'histoire de l'aviation. En cet anniversaire, je vous propose de découvrir l'une des contraintes opérationnelles les plus méconnues du supersonique franco-britannique : la « limitation planimétrie ». Inscrite dans le Manuel d'Utilisation des équipages, cette restriction liait directement la durée de vie de l'avion à la qualité géométrique des pistes sur lesquelles il opérait. Une histoire où la survie du plus rapide des avions de ligne se jouait à quelques centimètres de bitume.

Le Concorde était un avion de paradoxes. Conçu pour traverser l'Atlantique à Mach 2 dans la stratosphère, à 18 000 mètres d'altitude, sa longévité se jouait pourtant au ras du sol, dans les imperfections millimétriques du bitume.
Cette limitation, propre au Concorde, constituait une restriction réglementaire de masse au décollage directement liée à la qualité géométrique de la piste. Elle figurait en bonne place dans le Manuel d'Utilisation d'Air France (section TU 02.05.50) et conditionnait chaque décollage, sur chaque aéroport du réseau, sans exception. Pour en comprendre l'origine, il faut remonter à la fin des années 1990 et à une découverte faite sur l'un des appareils de la flotte : le Fox Charlie. L'alerte Fox Charlie : quand la piste vieillit l'avion Le F-BVFC, quatrième Concorde livré à Air France en août 1976 (9ème exemplaire de la série de production ; MSN209), était surnommé « Fox Charlie » selon l'alphabet aéronautique. Lors de sa Grande Révision (Grande Visite) — l'équivalent d'un check-up structurel complet —, les techniciens firent une découverte préoccupante : des criques de fatigue étaient apparues sur la partie médiane du toit du fuselage, précisément dans la zone où les contraintes de torsion sont les plus sévères. L'avion n'avait pas accumulé assez de cycles de vol pour justifier un tel état. L'enquête technique allait révéler que le coupable n'était pas le vol supersonique lui-même, mais la phase la plus banale de l'exploitation : le roulage au sol. Le Concorde n'était pas une cellule rigide. Sa morphologie, optimisée pour la vitesse supersonique, en faisait une structure intrinsèquement flexible. Avec ses 62 mètres de fuselage fin, il se comportait comme une poutre élastique. Son train avant, implanté très en arrière par rapport au nez — à l'inverse des avions conventionnels —, créait un effet de porte-à -faux considérable : toute la section avant agissait comme un bras de levier amplifiant chaque irrégularité rencontrée par les roues. Et sa configuration en aile delta le rendait sensible à des fréquences de résonance spécifiques déclenchées par les ondulations du revêtement. Lorsque les modes propres étaient excités, la structure ne subissait pas un choc unique, mais une série de micro-cycles de fatigue vibratoire accélérant l'apparition de criques.

En d'autres termes, chaque décollage sur une piste imparfaite transformait le Concorde en diapason. Et ce diapason se fatiguait. La règle du 10 pour 1 : une sentence économique La découverte des dommages sur le Fox Charlie obligea le constructeur Aérospatiale à instaurer un système de pénalités opérationnelles à trois niveaux. Sur une piste classée « Bonne », le régime normal s'appliquait : un vol comptait pour un cycle, sans restriction de masse. Sur une piste « Mauvaise », des limitations variables étaient calculées au cas par cas par le constructeur. Mais sur toute piste « Inconnue » — c'est-à -dire non profilée par un relevé technique validé —, la sanction était forfaitaire et brutale : 10 cycles de fatigue pour un seul décollage, assortie d'une MTOW plafonnée entre 130 et 140 tonnes.

La double peine était dévastatrice. D'une part, un avion qui vieillit dix fois plus vite voit son espérance de vie divisée par dix : le capital structurel d'une décennie pouvait être dilapidé en un an. D'autre part, à 130 tonnes, le Concorde ne pouvait tout simplement pas emporter assez de kérosène pour traverser l'Atlantique avec ses quatre Olympus assoiffés. La piste inconnue n'était pas seulement un frein : c'était un mission killer. L'objectif d'Air France de maintenir sa flotte en service jusqu'à l'horizon 2017 devenait intenable si les pénalités forfaitaires continuaient de s'accumuler sans discernement. Le système opérationnel : AIDS, GPS et Inspection préalable Le Manuel d'Utilisation détaillait avec une précision chirurgicale trois mécanismes pour déterminer la limitation applicable à chaque QFU (orientation de piste). La source AIDS. Le système embarqué d'acquisition de données (Aircraft Integrated Data System) enregistrait en continu les accélérations verticales (VVA) subies pendant le décollage sur le disque optique de l'EQAR (enregistreur de paramètres). Après chaque vol hors des bases de référence (CDG, JFK, LHR), ces données devaient être dépouillées — idéalement à l'aide d'un micro-portable embarqué fournissant une réponse immédiate à l'équipage. Si les tolérances étaient respectées, le QFU était validé pour 15 mois à la masse enregistrée, avec un classement « RF » (Reference Flight, sans pénalité) ou « PEN » (avec pénalité en cycles accélérant le vieillissement). Un dépassement de la VVA maximale tolérée déclenchait une plainte immédiate à l'ATL (carnet technique de bord) avec le code OPE, et l'interdiction formelle de tout nouveau décollage avant réponse de la maintenance.
La source GPS. Pour une piste jamais utilisée ou non exploitée depuis plus de 15 mois, un relevé par GPS différentiel était effectué et transmis à Aérospatiale, qui calculait une masse limitative spécifique au QFU. Cette limitation était valable pour un seul vol, avec une validité de 15 mois. Le dépouillement des paramètres enregistrés lors de ce décollage devait être effectué dans les 5 vols de référence suivants.

L'inspection préalable. En l'absence totale d'information, une dernière option existait. Le Manuel contenait un formulaire dédié (TU 02.05.50.05), bilingue français-anglais, à remplir impérativement avant le décollage par l'équipage ou un agent Air France compétent. L'inspection portait sur quatre critères précis : travaux en cours ; marches, sifflets ou biseaux de raccordement d'une hauteur ≥ 30 mm ; tranchées d'une profondeur ≥ 30 mm et d'une largeur ≥ 50 mm ; déformations ou dégradations du revêtement. Une seule réponse positive entraînait l'interdiction formelle de décoller sur ce QFU. Si l'inspection était satisfaisante : un vol unique, 140 tonnes maximum — une masse qui, rappelons-le, interdisait déjà la plupart des traversées atlantiques.
PETER PAN et ALHM : la planimétrie en temps réel La gestion de ces limitations à travers un réseau mondial nécessitait un outil informatique dédié. Air France avait développé la base de données ALHM (« Planimétrie Concorde »), hébergée au centre informatique de Vilgénis sous système IMS, accessible par la transaction du même nom. L'application offrait la consultation et la saisie des masses planimétrie par terrain et QFU, le suivi des relevés GPS en cours ou en attente de résultat, et l'édition d'états imprimables.

Ces données alimentaient le cartouche « Planimétrie » des tableaux de limitation PETER PAN consultés par les équipages avant chaque décollage. L'écran y affichait, pour chaque QFU : l'origine de la limitation (AIDS ou GPS), son statut, la masse autorisée en tonnes, la pénalité en cycles (ou « TBD » si encore à déterminer), et la date de validité. L'exemple conservé dans le Manuel, daté du 22 mai 2000, illustre la diversité des situations : Auckland avec des masses allant de 170 à 185 tonnes selon la source ; Christchurch limité à 140 tonnes par l'AIDS ; Halifax avec deux QFU formellement interdits. La métrologie de terrain : 3 centimètres de précision, 6 km/h de patience
Pour transformer une piste « inconnue » en piste « connue » et lever les sanctions forfaitaires, Air France déployait des missions de topographie par GPS différentiel (DGPS). Le dispositif associait une station fixe de référence positionnée sur un point géodésique connu et un récepteur mobile monté sur un chariot parcourant l'axe médian de la piste. Précision verticale : 3 cm. Précision horizontale : 1 cm. Fréquence d'acquisition : un point par seconde, soit un relevé tous les 1,6 mètre à la vitesse imposée de 6 km/h. Ce saut de résolution était décisif. Les géomètres classiques ne prenaient qu'un point tous les 200 à 400 mètres, agissant comme un filtre passe-bas qui lissait le profil réel et ignorait les ondulations de courte longueur d'onde — précisément celles qui excitaient les modes de résonance de la structure Concorde. Seul le DGPS permettait de capturer la « vague » réelle du revêtement.

Mais la théorie se heurtait à la rudesse du terrain. Les fenêtres de fermeture de piste ne duraient que deux heures. Les chariots locaux, aux « roues carrées » déformées par l'usage, introduisaient un bruit vibratoire parasite dans les mesures verticales. Le maintien des 6 km/h constants imposait qu'un superviseur — le « pacer » — marche devant le tracteur pour cadencer l'allure, les conducteurs locaux étant incapables de garantir une telle régularité au compteur. À San José, une corruption des fichiers de mesure, identifiée grâce à l'appui des experts Leica, imposa le renouvellement complet de la campagne. À Nairobi, l'incursion sur piste d'un DC-10 cargo non programmé — défaillance majeure du SMS local — força l'équipe à évacuer d'urgence. À Lima, la menace du Sentier Lumineux confinait les experts dans la zone sécurisée.
Un héritage au-delà du supersonique
Ces campagnes n'ont pas seulement protégé la flotte Concorde. Elles ont constitué une base de données mondiale sur la qualité planimétrique des infrastructures aéroportuaires — un actif stratégique dont la valeur dépassait largement le programme supersonique. Aérospatiale, devenue Airbus, qui préparait le programme A3XX (futur A380), anticipait des problématiques de torsion similaires sur ce géant de 80 mètres d'envergure. En imposant ces relevés aux exploitants du Concorde — Air France comme British Airways —, le constructeur avait constitué à moindre coût une bibliothèque de profils de piste directement réutilisable pour la certification de son futur programme. Le supersonique avait servi de laboratoire grandeur nature.

L'histoire de la limitation planimétrie incarne un changement de paradigme dans la pensée de la maintenance aéronautique : le passage d'une gestion forfaitaire — des pénalités arbitraires déconnectées de la réalité physique — à une maintenance de précision fondée sur la mesure réelle des sollicitations subies par la structure. Derrière chaque décollage à pleine charge du Concorde se cachaient la rigueur d'un relevé GPS, la patience d'un homme marchant à 6 km/h sous le soleil de Nairobi, et la précision d'une base de données consultée à Vilgénis. La pérennité du plus bel oiseau de l'aviation civile se décidait, littéralement, à quelques centimètres du sol.
Sources : Manuel d'Utilisation Concorde Air France (CCD vol. 2), sections TU 01.00.15, TU 02.05.50 et TU 04.01.12 ; rapports techniques de campagnes de topographie aéroportuaire ; documentation Aérospatiale.
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