« On a réservé ensemble, on s'est retrouvés à douze rangs d'écart » : pourquoi ces compagnies low-cost séparent volontairement les passagers d'une même réservation
Source: DRDeux billets achetés ensemble, deux voisins de siège inexistants. Cette situation, des millions de passagers européens la vivent chaque année : le couple qui croit voyager ensemble et qui se retrouve dispersé à douze rangs d'écart, la paire d'amis qui se découvre séparée par toute la longueur d'un Airbus A320. Ce n'est pas un bug. C'est un mécanisme parfaitement huilé.
Une dispersion calculée, pas un hasardLors de la réservation d'un vol, l'algorithme de certaines compagnies identifie les passagers voyageant ensemble, puis les divise afin de les inciter à payer des frais supplémentaires pour la réservation ou le changement de leurs places. Cette pratique a été associée à des compagnies à petit budget comme Ryanair, bien que la compagnie ait nié utiliser un tel algorithme.
L'analyse des témoignages de passagers recueillis par la Civil Aviation Authority britannique (CAA) révèle que la croyance la plus fréquemment exprimée est précisément que la compagnie séparait intentionnellement les voyageurs pour en tirer de l'argent. Les enquêtes de la CAA montrent que dans certains cas, 35 % des passagers ont déclaré avoir été séparés de leurs proches, alors que ce chiffre tombe à 12 % ou moins chez d'autres compagnies. L'écart n'est pas anodin : il trahit des politiques radicalement différentes à l'intérieur d'un même marché.
Les risques de séparation sont nettement plus élevés chez Ryanair et Wizz Air. Seulement 66 % des passagers Ryanair voyageant en groupe ou en couple sans payer de sélection de siège ont finalement été assis ensemble, contre 61 % chez Wizz Air. Pour easyJet en revanche, la part atteint 93 %, et 90 % chez Jet2. Ces chiffres démontrent que la séparation n'est pas une fatalité technique liée à la gestion des avions : c'est un choix de paramétrage.
L'argument financier est sans ambiguïté
Les revenus issus des options à la carte représentaient environ 15 % du chiffre d'affaires des compagnies aériennes en 2023, soit le double d'il y a dix ans. Le siège est ainsi devenu un produit à part entière dans l'industrie aérienne. La mécanique est redoutable : afficher un prix de billet qui donne l'illusion d'être complet, puis facturer chaque centimètre de confort supplémentaire.
Les revenus ancillaires des compagnies aériennes, bagages, sélection de siège, embarquement prioritaire, ont atteint un record de 157 milliards de dollars en 2025, soit 15,7 % des revenus globaux du secteur, selon IdeaWorksCompany. C'est plus du double des 67,4 milliards enregistrés en 2016. La sélection de siège ne représente qu'une fraction de ce total, mais c'est précisément là que le levier psychologique est le plus puissant : qui accepterait sereinement de voyager assis à l'opposé de son conjoint ou de son meilleur ami ?
La CAA a estimé que les passagers britanniques dépensaient entre 74 et 175 millions de livres sterling par an uniquement pour s'asseoir à côté de leur famille ou de leurs amis. Traduit en acte de consommation : c'est de l'argent versé non pas pour un service supplémentaire, mais pour récupérer ce que la réservation groupée aurait dû garantir dès le départ. Certaines compagnies ne sont pas claires et poussent à l'achat de l'option, alors même qu'elles sont dans l'obligation de fournir un siège.
Ce que dit (timidement) la réglementation
Il n'existe aucun droit légal d'être assis à côté de ses proches, pas même pour les enfants. La CAA précise que les jeunes enfants accompagnés d'adultes devraient idéalement se trouver dans le même rang, et qu'en cas d'impossibilité, ils ne devraient pas être séparés de plus d'un rang. La nuance est de taille : "devraient", pas "doivent". Cette recommandation de la CAA n'est pas juridiquement contraignante.
La question dépasse pourtant le simple confort. Séparer des compagnons de voyage n'est pas seulement irritant, c'est potentiellement dangereux. Selon les règles de l'Agence européenne de la sécurité aérienne (EASA), les équipages doivent pouvoir évacuer la cabine en moins de 90 secondes, délai au-delà duquel l'environnement peut devenir fatal. Un parent séparé de son enfant de dix ans à six rangs de distance n'obéira pas docilement aux consignes d'évacuation.
Ryanair a fait face à de nombreuses plaintes selon lesquelles les groupes qui refusent les sièges payants sont délibérément séparés, bien que la compagnie nie toute intention de le faire, invoquant une attribution aléatoire. Cette ligne de défense, "c'est aléatoire", est difficile à tenir lorsque les statistiques de séparation sont deux fois plus élevées que chez la plupart des concurrents.
La bonne nouvelle : la séparation n'est pas inévitable, et quelques réflexes suffisent à la contourner. L'enregistrement anticipé est la première arme : la plupart des compagnies ouvrent le check-in en ligne 24 à 48 heures avant le décollage, et s'y connecter dès l'ouverture maximise les chances d'obtenir des sièges adjacents.
Les compagnies low-cost attribuent par défaut les sièges les moins prisés à ceux qui ne paient pas. En s'enregistrant tardivement, mais avant la fermeture du check-in, on maximise en revanche ses chances d'obtenir un meilleur siège. Cette stratégie, surnommée "check-in chicken" dans les cercles de voyageurs malins, repose sur le principe de tenir jusqu'au dernier moment sans "craquer" et payer. Elle nécessite un peu de sang-froid, mais offre souvent de belles surprises.
La logique algorithmique est connue : les sièges du milieu sont généralement attribués en premier aux non-payants, les sièges côté hublot ou couloir étant conservés pour les passagers qui paient. À l'approche de la fermeture de l'enregistrement, le système assigne les meilleurs sièges restants gratuitement. Jouer sur ce timing revient à retourner la mécanique contre elle-même.
Autre levier souvent sous-estimé : les compagnies sont plus susceptibles de placer ensemble des voyageurs issus d'une même réservation plutôt que de réservations séparées. Acheter les billets du groupe en une seule transaction, et non pas chacun dans son coin sur son téléphone, reste donc le premier geste préventif. À bord, si l'attribution reste défavorable, proposer un échange à un autre passager fonctionne dans la grande majorité des cas, à condition de rester poli et de ne pas offrir un siège du milieu à quelqu'un qui ne l'occupe pas déjà . Air France, quant à elle, a rejoint ce mouvement de fond : depuis février 2025, la compagnie a supprimé la sélection gratuite des sièges en Economy Light, seuls les statuts fidélité et les billets Standard/Flex conservant ce service, adoptant ainsi une tarification à la carte à la manière des low-cost. Le modèle qui semblait spécifique aux compagnies à bas prix s'est généralisé, et il n'est pas près de reculer.